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Economie maritime

Bugaled Breizh, Le choc des convictions


Bugaled Breizh Le choc des convictions

Le 15 janvier 2004, le chalutier breton Bugaled Breizh fait naufrage au sud du cap Lizard. Il coule en 37 secondes par 83 mètres de fond emportant avec lui les cinq membres de son équipage. À ce jour, aucune explication étayée par des preuves formelles ne peut expliquer ce drame. Seules les intimes convictions s’affrontent. La justice rend un verdict le 27 novembre. Marine a choisi de confronter deux intimes convictions, et pas des moindres. La première est celle de Yann Queffélec, écrivain de renom mais aussi écrivain de Marine, qui défend dans son dernier ouvrage, Adieu Bugaled Breizh (éditions du Rocher) , la thèse d’un accident causé par un sous-marin. La seconde est celle de Laurent Mérer, vice-amiral d’escadre (2S), ancien préfet maritime de l’Atlantique, à ce titre très au fait du dossier, pour qui cette thèse n’est pas recevable et qui privilégie la fortune de mer.

Bugaled Breizh Le choc des convictions

Laurent MÉRER & Yann QUEFFÉLEC

YANN QUEFFÉLEC Je me suis intéressé à cette affaire en tant que Breton, homme de mer et ami des pêcheurs qui exercent un métier en voie de disparition irréversible pour des raisons qui me sont inexplicables et scandaleuses. Il m’a semblé que le Bugaled Breizh représentait une espèce de symbole et qu’il fallait essayer de connaître le mieux possible les raisons qui avaient provoqué son naufrage. Plus j’avançais dans la connaissance du dossier, plus il me semblait qu’un sous-marin s’était pris dans les engins de pêche du Bugaled et avait provoqué ce naufrage. Plusieurs thè ses ont été avancées pour tenter de l’expliquer, de la vague scélérate à l’erreur de navigation en passant par la croche molle, mais l’on a, me semble-t-il, assez volontairement, laissé de côté la thèse du sous-marin. On a l’impression, avec cette version, de plonger dans une énième histoire de Tintin, mais les faits sont là : il y a bel et bien la présence inexplicable d’un radeau rouge sur le lieu du naufrage. Ce radeau rouge a bel et bien été poignardé par un coast guard britannique qui a menti sur les raisons pour lesquelles il avait détruit un indice de preuve. Un hélicoptère gris s’est bel et bien éloigné quand le chalutier français Éridan est arrivé sur zone. Il y a bel et bien eu un mic mac invraisemblable pour la remise, aux autorités françaises, des papiers d’immatriculation du radeau du Bugaled Breizh. On n’a par ailleurs jamais compris comment ces papiers avaient pu arriver entre les mains des Britanniques alors que les coast guards n’ont jamais plongé sur ce radeau, orange, le seul retrouvé parmi les deux qui équipaient le Bugaled. Tous ces mystères de roman d’aventure existent bel et bien, et n’ont fait qu’augmenter mon intérêt pour la thèse du sous-marin.

LAURENT MÉRER Je participe à ce débat à titre personnel. Je suis marin, spécialiste de la lutte anti-sousmarine, même si j’ai navigué sur vingt bateaux différents et que j’en ai commandé quatre. Je suis ancien préfet maritime de l’Atlantique ayant hérité, à ce titre, de l’affaire du Bugaled Breizh un mois et demi après les faits. Je suis aussi Breton, ami des pêcheurs, j’ai navigué avec eux. Ma conviction est que ce n’est pas un sous-marin qui a coulé le Bugaled Breizh. En ouverture du chapitre que je lui consacre dans mon livre Préfet de la mer, j’écris: « Je ne sais pas ce qui s’est passé le 15 janvier 2004. » Cette intime conviction tient, entre autres, à l’environnement dans lequel se déroule l’affaire. Je constate, en effet, que depuis trente ans, le monde de la pêche a changé.

YANN QUEFFÉLEC Que voulez-vous dire ?

LAURENT MÉRER Il s’est déstructuré. On prend des gens à droite et à gauche, on n’a plus le même amour du métier, il ne génère plus la même cohésion. Dans l’affaire du Bugaled Breizh, on demande par exemple de remonter l’épave. Je connais bien les marins pêcheurs du Guilvinec, ça les fait hurler. L’épave, on la laisse au fond. On laisse les gens en paix.

YANN QUEFFÉLEC On ne peut pas écarter la thèse du sous-marin à partir de cela…

LAURENT MÉRER Je dis seulement que le monde de la pêche a changé. C’est un point important car cela induit des comportements, notamment dans la non-acceptation de l’inéluctable. Auparavant, on acceptait ce genre de choses, maintenant on ne l’accepte plus.

YANN QUEFFÉLEC Les marins bretons acceptent toujours aussi courageusement la perte de leurs bateaux mais celle-là est tellement invraisemblable qu’ils ont envie de savoir.

LAURENT MÉRER L’accident de pê - che ou le naufrage d’un chalutier sont malheureusement d’une banalité dramatique. J’en ai connu plus de vingtcinq. Il y a, en général, trois raisons au naufrage d’un chalutier : une collision, un échouement ou la conséquence d’un banal accident, une voie d’eau pendant que l’équipage dort par exemple. Il n’y a, la plupart du temps, pas de causes extérieures.

YANN QUEFFÉLEC Tout cela ne me convainc pas. Ce bateau a coulé en trente-sept secondes. On n’a jamais vu un bateau couler aussi vite.

LAURENT MÉRER Il y avait force cinq à six, mer forte. Il faisait plus mauvais que ce que vous décrivez dans votre livre. Les jours précédents, le Bugaled s’était mis à l’abri. Quand on connaît bien ces coins-là, on sait que lorsque ça souffle du Nord ouest, ça continue de piauler pendant deux ou trois jours. C’est peut-être un temps habituel en janvier mais ce n’est pas le beau temps. J’ai embarqué sur ces chalutiers. Par ces conditions, quand ils prennent de l’eau par l’arrière, cela va très très vite.

YANN QUEFFÉLEC Très franchement, pour un chalutier comme le Bugaled Breizh, force cinq-six, ce n’est rien.

LAURENT MÉRER Continuons sur l’environnement du drame. Il y a le monde sous-marin que vous évoquez. On est dans une zone d’exercice, tout le monde le sait. Les avis ont été publiés. Les pêcheurs les lisent ou ne les lisent pas, mais nous sommes dans une zone d’exercice recensée et connue. Il n’y avait, de plus, que quelques sous-marins, deux ou trois comme à chaque fois, et non pas des dizaines, comme j’ai pu l’entendre à la télévision et sur les quais…

YANN QUEFFÉLEC Je n’ai jamais dit cela.

LAURENT MÉRER La lutte anti-sousmarine entre bâtiments de l’Otan se fait ensuite selon des procédures extrêmement strictes pour assurer la sécurité entre les sous-marins et tous les bâtiments de surface d’une part, entre les sous-marins eux-mêmes d’autre part. Pendant toutes les années où j’ai fait ce métier de lutte anti-sousmarine, je n’ai jamais vu de sous-mariniers contrevenir à ces règles. Il y a des protections géographiques. Cha que sous-marin est dans une «boîte», éventuellement mobile, dans laquelle aucun autre ne peut entrer. Il y a également des règles d’immersion. Chaque sousmarin doit évoluer dans une tranche de profondeur différente. Dans la zone de naufrage du Bugaled Breizh, il y a quatre-vingts mètres de fond, insuffisant pour y prévoir deux tranches distinctes d’immersion, ce qui rend impossible l’idée de deux sous-marins jouant à se courser dans cet espace. Encore moins si l’on considère la météo et le fait qu’il y ait eu, comme vous le dites, des sous-marins nucléaires.

YANN QUEFFÉLEC Pour accréditer la thèse du sous-marin, je déroule une histoire logique qui repose sur les faits jusqu’à un certain point, celui où l’on ne sait plus. Je laisse ensuite effectivement la place à l’imagination. Cela ne change rien à l’accumulation de mystères sur les circonstances dans lesquelles ce bateau a sombré, quel que soit l’environnement humain de ce drame, quelles que soient les règles de sécurité des sous-marins britanniques ou hollandais, quelles que soient ces fameuses tranches ou ces fameuses petites boîtes que vous évoquez brillamment, amiral.

LAURENT MÉRER Autre point important pour en finir avec les règles techniques: l’histoire que vous racontez du sous-marin qui se cache sous le chalutier. Il peut le faire sous un cargo, pas sous un chalutier dans une zone d’exercice où l’on sait qu’il y a de la pêche. N’importe quel apprenti sousmarinier sait distinguer un chalutier d’un bateau de commerce. Le problème est, là encore, celui, crucial, de la sécurité. Le sous-marinier sait que le chalutier peut avoir des engins de pêche. Il ne va pas s’en approcher. C’est impossible car il entend le chalut! Je ne crois pas enfin une seconde à l’idée selon laquelle un sous-marinier occidental pourrait venir avouer, trois, quatre ou cinq ans après, sa responsabilité dans un accident de ce type.

YANN QUEFFÉLEC C’est pourtant déjà arrivé. L’histoire a été racontée par les Britanniques eux-mêmes, d’un commandant de sous-marin qui sonne chez une famille et dit : «Je suis le capitaine du bateau qui a coulé, il y a des années, le bateau de pêche sur lequel votre fils a trouvé la mort.»

LAURENT MÉRER Un équipage de sous-marin compte quarante personnes. Il est impossible, aujourd’hui, en 2009, de garder un tel secret. Vous parlez du gars qui s’épancherait dans un bar. Pourquoi pas mais ce serait alors déjà arrivé.

YANN QUEFFÉLEC Je suis tenté de vous croire, mais l’on a menti sur tellement de points. Comment se fait-il que la gendarmerie française ait récupéré, un an plus tard, les papiers d’immatriculation du radeau de survie du Bugaled Breizh ? Pourquoi cette affaire des deux radeaux, l’un orange, l’autre rouge ? Pourquoi les déclarations totalement fumeuses du plongeur anglais qui invente des procédures légales, qui ne le sont absolument pas, particulièrement hors des eaux territoriales britanniques? Pourquoi ces trente-sept secondes, la vitesse du naufrage, démontrées par le bureau Véritas…

LAURENT MÉRER Pour ce qui concerne la destruction du radeau par un plongeur anglais., elle n’est pas surprenante. C’est la procédure appliquée en France par les équipes de recherche. Un radeau découvert vide est immédiatement détruit pour ne pas amener une seconde équipe à revenir dessus et pour ne pas le laisser flotter entre deux eaux. Pour le reste, je vais vous confier quelque chose que l’on m’a dit au Guilvinec, sur les quais : la semaine d’avant ou la marée d’avant, le Bugaled Breizh avait croché, au même endroit, et il avait failli y rester, croche molle ! Ce n’était pas dans le journal, je n’ai pas de preuves, mais on me l’a dit, sur les quais, au Guilvinec.

YANN QUEFFÉLEC Au sud du cap Lizard, sur du sable?

LAURENT MÉRER Oui, parce que par là, sur des fonds de sable, on croche aussi. Et au Guilvinec, ce qui se dit c’est que le Bugaled Breizh a déjà croché au même endroit. Pour ce qui concerne les radeaux, le rouge, l’orange, je dis simplement que, même quand on est de bonne foi dans des affaires compliquées, on se trompe. Il appartient au juge de faire le tri. Il sait que le témoignage est fragile, que l’appréciation humaine est sujette à caution… La preuve, vous êtes de bonne foi, et il y a dans votre livre beaucoup d’erreurs…

YANN QUEFFÉLEC Oui, j’en conviens, mais cela ne change rien à la réalité du fait que je soupçonne. La vérité ne s’accrochera pas à un détail.

LAURENT MÉRER Vous êtes de bonne foi mais vous citez l’affaire du Sokalic faisant une espèce d’amalgame avec les sous-marins, or vous savez bien que le Sokalic n’a pas été abordé par un sous-marin mais par un cargo, l’Océan Jasper1. Vous faites l’amalgame et cela me gêne.

YANN QUEFFÉLEC Le Sokalic ne vient pas, pour moi, à l’appui de cette thèse.

LAURENT MÉRER Peut-être mais vous créez un contexte.

YANN QUEFFÉLEC J’aurais pu citer d’autres bateaux qui ont eu affaire avec des sous-marins. Cela n’est pas impossible.

LAURENT MÉRER Non, ce n’est pas impossible, mais à chaque fois que c’est arrivé, les sous-marins ont fait surface.

YANN QUEFFÉLEC Des zones d’om - bre subsistent encore et toujours à l’énoncé de tous ces arguments, pourquoi l’implosion des cales à poisson, pourquoi 37 secondes pour aller au fond, c’est stupéfiant !

LAURENT MÉRER Cela ne me paraît ni surprenant ni extraordinaire. Il y a sur le Bugaled deux treuils sous tensions, avec des manettes. On peut imaginer un coup dans l’un, le «tensionnement » d’un câble, le «détensionnement » de l’au tre, une vague par mer cinq, vingt cinq secondes, c’est fini, il n’y a plus de chalutier. Je suis monté sur le Bugaled Breizh et pour moi l’histoire est là. Tous les marins qui sont montés à bord de l’épave ont vu les manettes inversées.

YANN QUEFFÉLEC Comment, tout de même, expliquer qu’il soit aller au fond si vite, 37 secondes pour aller à 83 mètres !

LAURENT MÉRER Il a implosé. C'est une simple loi de la physique.

Yann Queffélec, vous avez parlé d’omerta?

YANN QUEFFÉLEC J’ai parlé de conjuration du silence, au moins des états concernés par le naufrage de ce bateau, parce que je crois très sincèrement qu’un hélicoptère, le fameux hélicoptère gris vu par l’Éridan, a assisté au naufrage du Bugaled, et que c’est bien un sous-marin qui est à l’origine du naufrage du chalutier. BERTRAND DE LESQUENVoulez-vous dire par là que la Marine française pourrait savoir des choses?

YANN QUEFFÉLEC J’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer, juste avant la rédaction de ce livre, le chef d’état-major de la Marine française, l’amiral Oudot de Dainville. J’ai repris mot pour mot dans mon livre la conversation que j’ai eue avec lui. Très naïvement, je lui ai posé la question de savoir si cela aurait pu être un sous-marin français. J’ai cru que j’allais passer un très mauvais quart d’heure. Non, je n’ai jamais pensé avoir à faire, avec la Marine française, à des hommes qui pouvaient être dans le double jeu. J’ai peut-être eu un temps le sentiment que le secret pouvait faire partie du devoir du marin d’État, parce qu’il assure la sécurité d’un pays et qu’il n’a pas à tout mettre sur la table sous prétexte que la presse n’est pas contente et que des familles se plaignent de la disparition d’un bateau. Puis j’ai eu la conviction qu’il y avait une vraie parole d’homme incarnée par le chef d’état-major de la Marine française. Lorsque par la suite, j’ai pu bavarder avec son successeur, l’amiral Forissier, qui ne voyait pas d’un bon oeil que j’écrive un livre sur ce sujet, je n’ai, là encore, jamais eu l’impression qu’il pouvait y avoir deux discours.

Avez-vous pensé que des choses auraient pu être dissimulées au nom d’une forme de raison d’État ?

YANN QUEFFÉLEC La raison d’État s’impose toujours au citoyen, dont le coeur palpite, qui se fait une certaine idée de sa liberté, de son droit à la vérité, de son droit à la vie, à la sécurité, autant de choses bien dites par la Convention européenne des droits de l’homme mais qui, face à un État, n’existent pas. Il n’y a plus de droits de l’homme face à la raison d’État. À partir de là, on peut en effet très bien penser que cette raison d’état puissse, en l’espèce, exister.

LAURENT MÉRER J’ai été lié à pas mal d’opérations compliquées en trente-huit ans de carrière, jamais on ne m’a demandé de faire prévaloir les intérêts de l’État, notamment pendant ces quinze dernières années où j’ai eu quelques responsabilités. Je continue à penser qu’il est très difficile aujourd’hui, même pour un État, de dissimuler longtemps des choses graves. Grave pour moi est aussi la question de l’éthique de l’écrivain. Vous écrivez dans votre livre ne pas prétendre dire la vérité. Vous affirmez pourtant sans nuances, sur la quatrième de couverture que vous avez signée, que c’est un sousmarin. C’est du moins ce que le lecteur comprend. Vous vous fondez sur une intime conviction pour porter une accusation.

YANN QUEFFÉLEC Il est écrit, «ce livre a l’intime conviction», amiral. Vous êtes, vousmême, dans l’intime conviction.

LAURENT MÉRER Vous passez de la fiction à l’accusation en vous adossant à votre notoriété et cela me trouble.

YANN QUEFFÉLEC J’ai veillé à ne jamais dire «J’accuse». Je n’ai, en outre, jamais mis en cause la Marine française.

LAURENT MÉRER Je préfère laisser le tri des preuves complexes au juge plutôt qu’à l’écrivain.

YANN QUEFFÉLEC Si j’ai l’intime conviction que l’on a menti à ces pêcheurs, que vous aimez autant que moi, pourquoi ne pas venir à leur secours en écrivant quelque chose qui va dans leur sens si je crois que c’est dans ce sens-là qu’il faut aller? On reproche souvent à l’écrivain d’être dans l’abstraction. Je trouve bien le moment où il descend dans l’arène.

LAURENT MÉRER Sans aller jusqu’à l’accusation. Quand je lis la quatrième de couverture, je retiens que c’est un sousmarin qui a coulé le Bugaled Breizh alors que c’est inexact com me ça l’était pour l’affaire du Sokalic.

YANN QUEFFÉLEC On retient aussi l’immense sympathie que j’ai pour la Marine française. On peut très bien être du côté des pêcheurs et de la Marine.