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Découverte

Élisabeth VEYRAT, Archéologue, ingénieur d’études au DRASSM


Élisabeth VEYRAT, Archéologue, ingénieur d’études au DRASSM

«J’EXERCE UN MÉTIER DE CHEF D’ORCHESTRE». En novembre 2009, la ville du Croisic commémorera les 250 ans de la Bataille des Cardinaux qui opposa, le 20 novembre 1759, la flotte française du maréchal de Conflans à la flotte anglaise de l’amiral Hawkes. Elisabeth Veyrat a expertisé le site dans la baie du Croisic. Témoignage et récit, autour de son métier, d’une femme passionnée d’histoire et de mer.

Vous venez de mener une mission d’expertise des épaves qui se trouvent entre Loire et Vilaine et en particulier de celles des vaisseaux disparus lors de la Bataille des Cardinaux. Que reste-t-il 250 ans après les événements?

Les conditions de conservation des différentes épaves de vaisseaux coulés lors de la Bataille des Cardinaux, en 1759, sont très variables d’un site à l’autre. Localisées à l’embouchure de la Loire ou de la Vilaine, les épaves du Juste et du Superbe ont été préservées dans des conditions de conservation extraordinaires car elles ont été protégées de l’érosion marine par les alluvions fluviales. Une partie de l’épave du Juste a malheureusement été coupée en deux par une drague en 1968, lors de travaux de dragage du chenal d’accès au port de Nantes-Saint-Nazaire. Préservées par petit fond sur un sol constitué majoritairement de sable, les épaves du Soleil- Royal, le vaisseau-amiral de l’amiral de Conflans, et du Héros ont été largement récupérées au lendemain de la bataille mais leur charpente est encore bien préservée. Les épaves de l’Essex et du Resolution, deux vaisseaux anglais échoués sur le plateau du Four, ont été nettement plus malmenées car les tempêtes et la houle de l’Atlantique ne les ont pas épargnés… Seuls leur batterie de canons, quelques ancres éparses et des petits vestiges métalliques coincés dans les anfractuosités rocheuses matérialisent encore, sur le fond rocheux parsemé de laminaires, l’existence de ces naufrages.

Quelles connaissances peut apporter l’étude de ces épaves sur les plans archéologique et scientifique?

Le gisement du site de la Bataille des Cardinaux peut assurément être qualifié d’exceptionnel à plus d’un titre. Il n’existe pas en France, à l’exception du site de la Bataille de la Hougue, qui, en 1692, opposa, entre Cherbourg et Saint-Vaast-la- Hougue, la flotte française de Tourville à une coalition anglo-hollandaise, d’autres exemples d’une telle concentration d’épaves synchrones. En outre, à la différence du site des épaves de la Hougue, les victimes de la Bataille des Cardinaux ne furent pas seulement françaises! L’étude comparée de ces vestiges permet ainsi de distinguer les méthodes et techniques de construction navale utilisées dans les arsenaux français et britanniques mais aussi les sources d’approvisionnement propres aux deux pays, l’environnement matériel et l’équipement de bord utilisé sur les navires des deux nations. L’extraordinaire conservation des épaves du Juste et du Superbe offre en outre l’opportunité de découvrir et d’étudier des objets archéologiques sans équivalent dans les collections historiques, je pense notamment aux chapeaux, bas et justaucorps trouvés en 1968 sur l’épave du Juste! N’oublions pas non plus, qu’à l’intérieur du seul groupe des victimes françaises de la Bataille des Cardinaux, se trouvent des vaisseaux construits dans les arsenaux de Rochefort et de Brest à des périodes très différentes. Le Juste, construit en 1724, devait ainsi faire figure d’ancêtre lorsqu’il a coulé au soir de la bataille en 1759! Que penser également du canon de calibre 24 en bronze et richement décoré trouvé en 1955 par un pêcheur sur l’épave du Soleil- Royal au large du Croisic? Fondu en 1671 et affecté au vaisseau-amiral Soleil-Royal de la flotte de Louis XIV, il a été récupéré en 1692 de l’épave du Soleil-Royal à l’issue de la Bataille de la Hougue et a finalement achevé sa carrière en 1759, sur l’épave de l’autre Soleil-Royal, celui de la Bataille des Cardinaux. Le site de cette bataille a une portée historique et archéologique nationale et internationale; c’est, en quelque sorte, une réserve archéologique qu’il importe de préserver. Et puis, il faut l’avouer, certains de ces sites dépassent à l’heure actuelle nos possibilités d’investigation. L’épave du Superbe, ensevelie dans l’eau turbide sous un mètre d’alluvions charriées par la Vilaine, ne peut être encore sérieusement investiguée car nos moyens sont encore insuffisants. L’intérêt patrimonial exceptionnel du site majeur des épaves de la Bataille des Cardinaux doit être préservé et évalué. C’était là l’enjeu premier de la campagne d’expertises archéologiques me née en septembre 2008 par le DRASSM.

Le DRASSM souhaite susciter des projets de fouilles et de recherches universitaires à l’occasion du 250e anniversaire de la Bataille des Cardinaux, le 20 novembre prochain. Pouvez-vous nous en dire plus?

Après la découverte en 2004 des vestiges du Héros à l’entrée du Croisic, il ne reste plus aujourd’hui à retrouver – pour ce qui concerne les vaisseaux français perdus lors de la Bataille des Cardinaux – que l’épave du Thésée coulé entre les îles d’Hoëdic et Dumet. Plusieurs plongeurs familiers des épaves et du littoral ont décidé de mener, durant l’été 2009, une prospection rigoureuse et systématique de la zone présumée du naufrage afin de localiser l’épave. Une étudiante de l’université de Rennes débute par ailleurs un master d’archéologie sur les ancres en fer anciennes du littoral breton. Elle intégrera dans ce mémoire les nombreuses ancres liées à la Bataille des Cardinaux, qu’elles soient trouvées et présentées à terre ou encore conservées in situ. Le DRASSM avait envisagé de mener en 2009 une investigation poussée de l’épave du vaisseau français le Héros, découverte en 2004 à l’entrée du port du Croisic par Jean-Michel Eriau, afin de mieux évaluer son potentiel et faire de cette épave un lieu privilégié de formation aux méthodes et techniques de l’archéologie sous-marine. Nul doute que l’épave du Héros, coulée par faible fond sur une plaine sableuse à l’entrée du port du Croisic constitue en effet un lieu idéal en Atlantique pour l’apprentissage de la fouille et de l’étude d’architecture navale. Pour des raisons liées aux impératifs du service, la programmation de ce projet a été abandonnée en 2009 et repoussée à une date ultérieure.

Le DRASSM souhaite enfin apporter son concours aux différentes initiatives locales de commémoration de la Bataille des Cardinaux et de mise en valeur du patrimoine sous-marin qui y est associé. Il ne faut pas oublier que les traces de la Bataille des Cardinaux ne sont pas seulement conservées sous les eaux de la baie du Croisic mais se trouvent encore en abondance dans le paysage littoral. Ancres des ronds-points, canons d’amarrage sur les quais, mais également vergues, membrures et planches réemployées dans les maisons des villes et des campagnes… les épaves de la Bataille des Cardinaux ont ainsi livré quantité de vestiges aux paysages littoraux et aux populations riveraines. Quels moyens humains, financiers, matériels faudrait- il mobiliser? Compte tenu de l’impact local de la Bataille des Cardinaux et de la localisation très étendue des épaves qui y sont associées, c’est certainement l’échelle régionale qui doit être privilégiée. Le Croisic et les autres villes du littoral devraient donc s’associer étroitement à la commémoration de la Bataille des Cardinaux et à la mise en valeur des épaves sous-marines. Si certaines communes ont, très tôt, compris la portée nationale et internationale de cet événement historique, l’année 2009 devrait être l’occasion de fédérer les actions concertées sur l’ensemble du territoire. En tout cas, le DRASSM est prêt à prêter son concours à ces actions, par son expérience, ses conseils et par le prêt éventuel de collections archéologiques.

Vous êtes ingénieur d’études au DRASSM. Vous dirigez des chantiers de fouilles sous-marines en tant qu’archéologue et plongeuse. Vous êtes également commissaire de grandes expositions comme Le Mystère Lapérouse qui vient de se tenir au musée de la Marine. Expert, manageur, sportif, comment définissez- vous votre métier?

C’est véritablement le terme de chef d’orchestre qui définit le mieux ce métier : harmoniser une équipe de fouille, fédérer des plongeurs et des inventeurs d’épaves à l’échelle d’un littoral, mettre en place des expositions temporaires et contribuer à faire rayonner l’étude et le développement du patrimoine sous-marin demande en effet la foi, la pratique de plusieurs métiers et un esprit d’initiative et de synthèse. Il faut savoir privilégier ce métier, réfléchir au sens de ce que l’on fait et aller, toujours, de l’avant. Comment avez-vous choisi ce métier? Est-ce une passion, l’aboutissement d’un rêve d’adolescente? Mon appétit de l’eau, mon goût pour creuser la terre et y construire des villes éphémères et ma passion pour quelques expositions emblématiques célèbres (Toutankhamon en 1972, L’Or des Scythes en 1975) m’ont sans doute amenée à tourner, dès l’enfance, autour de ce métier sans pouvoir le nommer. Pourtant, ce n’est qu’à dix-huit ans, en ayant découvert à la fois la plongée sousmarine et la pratique de la fouille archéologique, que l’évidence s’est imposée et que j’ai, alors, indiscutablement su que j’avais trouvé ma voie.

Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui envisageraient de s’engager dans cette voie?

C’est un merveilleux métier, fait de travail acharné, de vie en groupe avec les équipes de fouille, de découverte et d’excitation, de doutes, d’humilité, de patience et de curiosité. Il faut cependant y entrer armé d’une redoutable foi car les sentiers sont innombrables mais les emplois y sont rares et précaires. Il faut sans doute être doté d’un grand idéalisme et d’un non moins grand pragmatisme : personne ne vous attend et il faut sans doute savoir soi-même créer son propre destin! La façon dont chaque génération d’archéologue sous-marin pratique son métier est différente de la précédente, la discipline est jeune, elle évolue vite et c’est un grand privilège de la voir ainsi évoluer.


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