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Malgré les promesses, problèmes en série dans la marine russe


Moscou, 4 avr 2019 (AFP) -

Les responsables russes aiment annoncer des projets mirobolants pour leur marine de guerre. La réalité est souvent moins glorieuse entre problèmes de financement, chantiers navals obsolètes et retards de livraison.

Que ce soit en organisant des manoeuvres gigantesques aux frontières de l'Otan, en affichant ses succès militaires en soutien au régime syrien ou en annonçant de nouveaux missiles "invincibles", le Kremlin ne manque pas une occasion de vanter les nouvelles capacités de son armée, ruinée après la chute de l'URSS, comme un symbole de son influence retrouvée sur la scène internationale.

En pleine "Journée de la Marine" en juillet dernier, l'annonce de Vladimir Poutine semblait donc fracassante. Le président russe assurait que la flotte de son pays serait dotée de "26 nouveaux navires" d'ici la fin de l'année.

Selon les décomptes des médias spécialisés, seuls huit sont entrés en service. Les 18 autres n'étaient que des exemplaires remis à l'eau après leur réparation ou leur immobilisation.

Ces promesses exaspèrent l'analyste indépendant Alexandre Golts: le ministre de la Défense Sergueï "Choïgou a sérieusement déclaré qu'au cours des six dernières années, 120 navires de surface ont été intégrés à la flotte. On dirait qu'ils incluent même les canots de sauvetage".

En réalité, la construction navale russe accumule les problèmes.

En 2011, la Russie lançait un programme d'armement sur dix ans, censé graver dans le marbre les ambitions russes en matière de défense. Mais selon Igor Delanoë, directeur-adjoint de l'Observatoire franco-russe et spécialiste du sujet, aucun navire dont le lancement était prévu par ce plan n'a été achevé dans les temps.

- Dépendance et sous-financement -

Les observateurs fourmillent d'exemples: plus de dix ans nécessaires pour la modernisation du sous-marin "Komsomolsk-sur-Amour", 14 ans pour la construction du navire de débarquement "Ivan Gren", dont les premiers essais en mer ont été jugés peu concluants.

L'exemple le plus frappant est celui de l'Amiral Gorchkov: douze ans se seront écoulés entre la mise sur cale de cette frégate lance-missiles, la plus avancée de la flotte russe, et sa mise en service en juillet 2018! Et alors que huit frégates de ce type étaient prévues, une seule est pour l'instant entrée en service.

Ce projet a été touché de plein fouet par la crise ukrainienne en 2014. Après l'annexion de la péninsule de Crimée, suivie d'une guerre dans l'est de l'Ukraine avec des séparatistes prorusses qui a fait près de 13.000 morts, Kiev a arrêté toute coopération militaire avec Moscou.

Or, c'est l'Ukraine qui fournissait les turbines à gaz de plusieurs programmes modernes de navires russes. Moscou s'est tourné vers un équipementier russe, NPO Saturn, mais celui-ci n'est pas parvenu à livrer comme prévu les premières turbines de remplacement en 2017.

Un autre problème récurrent est "l'irrégularité des financements" des programmes navals, souligne le directeur de l'Observatoire franco-russe, selon qui les chantiers navals russes rechignent souvent à accepter des contrats de l'Etat car "ils ne savent pas quand ils seront payés".

Et le respect des normes de sécurité y est hasardeux. En octobre 2018, une grue de quinze mètres s'est effondrée sur le pont de l'Amiral Kouznetsov, unique porte-avion de la marine russe, alors que celui-ci subissait des travaux d'entretien et de modernisation.

La raison de cet accident? Une coupure de courant qui a fait stopper les pompes puis couler le dock flottant --unique en son genre en Russie-- auquel le porte-avion était amarré. Un ouvrier a trouvé la mort et l'immobilisation du Kouznetsov, prévue jusqu'à 2021, risque d'être prolongée.

Ce cas n'est pas isolé. Sur les dix dernières années, trois incendies se sont déclarés sur des sous-marins russes en réparation. "Il y a des problèmes de discipline, de respect des normes de sécurité qui sont assez aberrants", relève Igor Delanoë.

- L'expérience syrienne -

Il reste malgré tout "des raisons de se réjouir", assure Andreï Frolov, rédacteur en chef de la revue spécialisée "Exportations d'Armes": "Nous arrivons à mettre des navires à l'eau (...), et malgré la concurrence, nos navires continuent de se vendre à l'étranger".

Dans un contexte géopolitique difficile et confrontée à des contraintes budgétaires, la marine russe s'adapte en construisant des navires plus petits mais lourdement armés, utilisés au maximum de leurs capacités.

Et elle peut se montrer à la hauteur. L'opération militaire russe en Syrie lancée en septembre 2015, en soutien au régime du président Bachar al-Assad, s'est faite avec le concours actif de la marine.

"Elle a joué un rôle stratégique et géopolitique pour la première fois depuis des décennies", explique Andreï Frolov. "On peut rire de l'Amiral Kouznetsov ou du dock qui coule (...) mais si on regarde la flotte en 1997, on peut se dire que son état actuel est le meilleur possible".