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Veto à une alliance maritime: Pékin bouscule le jeu mondial des règles de la concurrence


Pékin, 19 juin 2014 (AFP) -

Le refus opposé par la Chine à une alliance de trois grands transporteurs maritimes occidentaux illustre la capacité de Pékin à imposer sa voix dans la régulation de la concurrence à l'échelle mondiale et de jouer de cette influence nouvelle pour défendre ses intérêts.

Le ministère chinois du Commerce a rejeté mardi un projet d'alliance des trois plus grands transporteurs de conteneurs du monde, le Danois Maersk Line, l'Italo-Suisse MSC et le Français CMA CGM, s'alarmant d'un "impact négatif" pour la concurrence sur les routes entre l'Asie et l'Europe.

Les trois armateurs, tous basés en Europe, avaient reçu en mars le feu vert de l'autorité américaine compétente, la Commission maritime fédérale (FMC), puis début juin celui de la Commission européenne.

Mais c'est finalement Pékin qui a coulé leur projet de rapprochement: informé du veto chinois, Maersk --numéro un mondial du secteur-- a aussitôt déclaré forfait, annonçant que l'alliance "ne se matérialisera pas"

Certes, la Chine avait déjà bloqué en 2009 le rachat d'une société chinoise, les jus de fruits Huiyuan, par l'américain Coca-Cola, mais c'est la première fois qu'elle fait capoter un rapprochement impliquant uniquement des entreprises étrangères.

"Ce qui motive principalement (cette décision), c'est le souci de protéger le développement des compagnies maritimes chinoises, qui sont confrontées à maints obstacles à l'étranger", a indiqué à l'AFP Jiang Yuechun, directeur d'études au China Institute of International Studies.

Ainsi, le géant chinois du transport maritime COSCO cherche à conforter son essor international, après avoir rejoint une alliance "régionale" incluant le sud-coréen Hanjin, le taïwanais Yang Ming et le japonais "K" Line.

-"Soupir de soulagement"-

Le réseau P3 imaginé par Maersk, MSC et CMA CGM devait être lancé cette année et regrouper dans un premier temps 255 navires sur 29 lignes entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique, sur le modèle des "vols partagés" du secteur aéronautique.

Le but était d'offrir des départs plus fréquents depuis plus de ports avec des bateaux plus chargés, dans un contexte de surcapacité. Les armateurs n'avaient cessé de répéter que ce genre d'alliance ne nuisait pas à la concurrence.

Dans sa décision surprise, le ministère chinois n'a pas endossé leur analyse: l'alliance offrira à ses trois membres "des capacités maritimes conjointes" et par conséquent "une hausse substantielle (de leur trafic) dans un marché concentré", a-t-il estimé.

L'abandon du projet "contribue à réduire la pression (de la concurrence) sur les entreprises chinoises", a commenté un expert du secteur, Wu Minghua, cité par le journal Dongfang Ribao.

Des firmes non chinoises se sont également félicitées: "Honnêtement, nous poussons un soupir de soulagement", a lâché à l'AFP Kim Kyong-Hoon, directeur de la Fédération des armateurs sud-coréens.

"L'apparition d'une alliance aussi puissante aurait écrasé l'industrie maritime sud-coréenne", a-t-il estimé.

--"Avoir son mot à dire"--

Jusqu'à présent, les grandes entreprises multinationales opérant des fusions s'inquiétaient surtout d'obtenir l'autorisation des autorités de régulation américaines et européennes. Désormais, il leur faudra de plus en plus compter aussi avec la Chine... et ses critères.

"Il y a une différence structurelle: en Chine, un facteur-clef est l'impact de l'opération sur les concurrents chinois du même secteur, et la loi chinoise laisse une large marge d'interprétation", explique Mario Mariniello, économiste du think tank Bruegel, basé à Bruxelles.

A contrario, "en Europe, on prend uniquement en considération l'impact pour les consommateurs", ajoute-t-il.

Néanmoins, la Chine avait jusqu'à présent fait preuve d'une attitude accommodante, tempère M. Mariniello: sur les cinq dernières années, Pékin a approuvé 97% des projets de fusion qu'on lui a soumis, et la plupart des 3% restants ont reçu un feu vert assorti de conditions.

En tant que deuxième puissance économique mondiale, "le rôle de la Chine change et va changer profondément", car, soucieuse de pousser activement ses entreprises, "elle ne pourra plus être un géant replié sur lui-même", a observé Giuliano Noci, professeur de l'école de commerce de l'université Politecnico de Milan.

"Il faut s'attendre à ce qu'elle soit un interlocuteur qui voudra avoir son mot à dire dans les dîners internationaux", a-t-il souligné.

Mais d'un autre côté, Pékin devra agir avec prudence et circonspection, avertit M. Jiang: "Les Occidentaux et ses voisins asiatiques sont déjà inquiets de la montée en puissance de la Chine. Si elle se montre trop stricte, cela pourra handicaper son épanouissement dans l'arène internationale".

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A.P. MOELLER-MAERSK

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