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La Jeanne d’Arc, Dernière campagne
le 15 Décembre 2009

La Jeanne d’Arc, Dernière campagne
La Jeanne d’Arc, Dernière campagne

1,8 millions de milles marins parcourus, 45 campagnes autour du monde, 650 marins embarqués, 6300 officiers formés, un navire ambassade sur toutes les mers du globe, le bateau-école de la Marine nationale, un bâtiment au coeur de l’Histoire depuis 1964, le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc fait sa dernière campagne. Retour sur un navire emblématique de la Marine et de la France, retour sur celui que les marins appellent affectueusement la Jeanne.

Son nom s’affiche en lettres majuscules blanches sur sa co que grise : Jeanne d’Arc. Son numéro d’immatriculation –R97– s’inscrit en caractères noirs sur son château, à proximité de la passerelle de navigation, en dessous du mât et des radars, à bâbord comme sur tribord. Jeanne d’Arc – R 97, c’est avant tout pour les marins militaires un porte-hélicoptè - res, le seul jamais construit par la marine de guerre française, lancé au milieu des années 1960 en pleine ère atomique. C’est également un «navire- à-tout-faire», comme l’ont imaginé, dès sa conception, ses ingénieurs et ses utilisateurs. Un bâtiment apte au combat en temps de guerre. Un navire dédié à la formation des futurs cadres de la Marine en temps de paix. La Jeanne d’Arc est un «bateau gris» résolument atypique. Six mois de campagne pour aguerrir ses futurs officiers à «l’école de la mer». Six mois de navigations, ponctuées d’escales, pour ouvrir ces mêmes officiers aux réalités du monde. Six mois en mer pour un équipage venant de tous les horizons géographiques, sociaux et intellectuels. Durant ses campa - gnes d’application l’ayant mené sur tous les océans du globe, la Jeanne d’Arc a porté haut le pavillon de la France. Pendant presque cinq décennies, ses «pérégrinations océa nes» vont ainsi construire sa légende. En mer comme à terre. À l’instar du porte-avions Charles de Gaulle, le navire- école de la Marine est l’un des seuls bâtiments de la flotte à être populaire et connu du grand public. «La Jeanne d’Arc fascine, peut-être parce qu’elle s’empare de notre imaginaire et de notre besoin d’évasion», dit Luc. Mettre les officiers en situation, les faire naviguer en équipage loin de leurs attaches, ces fondamentaux appliqués sans discontinuer, depuis 1964, à bord de la Jeanne, seront maintenus avec son successeur le BPC Tonnerre.

Christophe Guillerm, ancien marin et écrivain, à propos de l’attrait exercé par ce bateau sur le public, aussi bien en France qu’à l’étranger. Ses équipages ont également cons truit sa légende. Tous y ont passé un moment inoubliable de leur vie. «Certains y ont même laissé des bouts d’eux-mêmes au creux de chaque endroit », philosophait l’un de ses marins lors d’une nuit de la Saint-Sylvestre en mer Rouge. C’est à l’unisson que tous les marins de la Jeanne d’Arc chantent sa gloire et ses prouesses. Chez eux, rares sont les détracteurs. «C’est un bateau avec qui un marin entretient des liens quasi charnels», disent-ils sans l’ombre d’un doute. Pour eux, c’est la carrière nautique, longue, dense et riche de la coque immatriculée R 97 qui a fait de ce bateau une pièce majeure du patrimoine naval français. «La Jeanne d’Arc, c’est un mythe», concluent simplement les marins.

L’HÉRITAGE JEANNE

La Jeanne d’Arc, Dernière campagne
La Jeanne d’Arc, Dernière campagne

Le nom de ce bâtiment emblématique de la Marine nationale est d’abord celui d’une héroïne de l’Histoire de France. «C’est aujourd’hui le seul bâtiment de guerre portant le nom d’une sainte!», note, amusé, un père dominicain, l’un des récents aumôniers embarqués à son bord. Jeanne d’Arc ou l’incroyable destin d’une jeune Lorraine, native de Domrémy, ayant entendu les «voix de Dieu» qui lui intiment l’ordre de porter secours à Charles VII, roi de France, dont la légitimité est alors contestée et le royaume menacé. Si le porte-hélicoptères est bien le seul aujourd’hui à porter le nom d’une sainte, il n’est pas le premier. C’est à compter de la première moitié du XIXe siècle que le nom de l’héroïne de Domrémy commence à être porté par des bâtiments de guerre. Il le sera presque sans interruption. Le premier de tous est une frégate de 52 canons lancée en 1820. Devenu bâtiment amiral de la division navale des Antilles, ce navire participe à l’expédition d’Alger en 1830. Une frégate de 42 canons prend la relève en 1852. La Jeanne d’Arc s’illustre lors de combats homériques en Chine, en Crimée ou en Baltique. Plus modeste, une corvette cuirassée du même nom lui succède en 1867. La mer du Nord et la Baltique seront prioritairement ses «terrains » d’action. Son successeur est lancé en 1899. La Jeanne d’Arc est alors le plus grand et le plus puissant des croiseurs cuirassés français de son époque. Son architecture si singulière avec ses six cheminées lui vaudront le sobriquet de «paquet de cigarettes».

Ce n’est qu’à compter de 1912 que la Jeanne d’Arc devient un navireécole. Pas pour longtemps. Pendant la Première Guerre mondiale, il s’illus - tre comme bâtiment de combat aux Dardanelles, sur le canal de Suez et le long des côtes de Syrie et d'Asie Mineure. Le «paquet de cigarettes» reprendra ses fonctions d'école d'application en 1919 avant d’être désarmé neuf ans plus tard, en 1928. Il ne sera pas remplacé avant octobre 1931 date à laquelle un croiseur-école dont l’aura sera rapidement incommensurable appareille pour sa première campagne. En 1964, arrive la dernière Jeanne d’Arc, le porte-hélicoptères, elle aussi dévolue à la formation des officiersélèves de la Marine. Le bâtiment, immatriculé R 97, va à son tour devenir, au fil de ses campagnes, un bateau emblématique de la Marine. Ses escales, émaillées de rencontres avec l’Histoire, permettent à quelques «grands» de ce monde de visiter une vitrine du savoir-faire français. La Jeanne d’Arc est un bateau-étendard qui, jusqu’à la fin de sa vie, participera activement – «et ce malgré l’âge de ses artères» selon l’expression consacrée de l’un de ses commandants – à des opérations militaires ou humanitaires d’envergure. Porte-hélicoptères, bâtiment- école, bateau-ambassadeur, navire- amiral, bâtiment de prestige, bateau- opérations, navire propice à toutes les inspirations artistiques, la Jeanne d’Arc est un bateau «protéiforme ». «C’est la Jeanne tout simplement », disent les marins…

L’ESPRIT JEANNE

La Jeanne d’Arc, Dernière campagne
La Jeanne d’Arc, Dernière campagne

De la Jeanne d’Arc, on dit qu’elle a des senteurs. Ses «anciens» sont formels: «Ce bateau, c’est une odeur singulière qui vous prend aux tripes. Immanquablement tous les souvenirs que vous avez laissés à bord vous reviennent en tête. » Cette odeur reconnaissable entre toutes est pourtant indéfinissable. «Un mélange de graisse, de peintures, de sueur et de métal», d’après ces mêmes marins nostalgiques. À l’instar du bourlingueur pour qui la senteur du tiaré dans les îles du Pacifique, celle épicée des souks ou de l’humus en forêt équatoriale fait remonter à la surface des souvenirs de voyages, les odeurs de la Jeanne procurent également des émotions. Des images surgissent. Des anecdotes fleurissent. Des histoires se révèlent. Des histoires de marins avant tout. Celles vécues en escale. Les virées en ville par bordées. À Hong-Kong, Manille, Tokyo, Honolulu, Valparaiso, Acapulco, Buenos Aires, Bombay, Abidjan, Mombasa… À l’évocation de la Jeanne – de «sa» Jeanne, l’ancien marin évoque les navigations, paradisiaques dans les eaux couleur bleu lagon de Polynésie ou plus «musclées» au large de l’Amérique centrale dans l’oeil du cyclone «Mitch». Le canal de Panama et ses écluses, le canal de Suez, le franchissement du Horn ou du cap de Bonneespérance, les escales insolites sur les «confettis de la République», comme à Clipperton ou à Crozet, les secours portés aux sinistrés du tsunami en Indonésie ou l’accueil des ex-otages du Ponant au large de Djibouti, tous sont des souvenirs exaltants sagement rangés dans les «albums de campa gne» édités chaque année pour l’équipage. En les parcourant, les anecdotes sortent de la «boîte» à souvenirs. L’histoire officielle retiendra notamment les nombreux sauvetages réalisés par la Jeanne, solidarité des gens de mer oblige, dont le plus récent opéré en mars dernier à la corne de l’Afri que avec 31 naufragés sauvés des eaux. Souvenirs encore, les visites des célébrités, des présidents comme Geor ges Pompidou, François Mitterrand ou Fidel Castro, des reines et des rois comme Nour de Jordanie ou le prince Albert de Monaco qui a effectué son service national sur la Jeanne. Des acteurs aussi : de Jean Gabin qui ne manquera pas de venir saluer à bord son fils matelot à l’acteur-réalisateur et écrivain de Marine, Bernard Giraudeau, qui fit en son temps le tour du monde à bord de la Jeanne et qui en parle encore avec émotion dans l’un de ses derniers livres.

D’autres événements prêtent, par ailleurs, à sourire comme ce passager clandestin embarqué entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie en 1972. Caché dans la vedette du commandant avec des vivres et un peu d’eau, un éternuement trahira sa présence. La Jeanne comptera également un drôle de passager au mouillage de Raïatea en Polynésie française. Une femme enceinte arrivée en pirogue donne naissance à bord à son bébé le 7 février 1979 à 4h30. Le commandant en sera le parrain tout désigné. La Jeanne, c’est donc avant tout une somme d’aventures humaines. Celles de marins d’âges, de statuts, de contrats, d’origines et de métiers différents, tous embarqués sur le porte-hélicoptères. «Sur ce bâtiment de guerre armé pour la paix se joue une véritable tragédie grecque. S’y concentrent une même unité de temps, une même unité de lieu et une même unité d’action», écrira un jour un officiel sur le journal de bord, toujours précieusement conservé dans les bureaux du commandant. La Jeanne ou l’histoire répétée, depuis 1964, d’un ensemble d’hommes et de femmes soudé chaque année par une nouvelle campagne d’application. Les communicants de la Royale appellent cela «l’esprit d’équipage». À écouter les anciens, une certitude : en - tre le porte-hélicoptères et ses marins, le lien est charnel. C’est ainsi que la légende et le mythe de la Jeanne ont pu se façonner.

DU FERRY AU BPC

La Jeanne d’Arc, Dernière campagne
La Jeanne d’Arc, Dernière campagne

Faute de volonté politique, le remplacement du navire-école de la Marine va longtemps demeurer en suspens. Au grand dam des experts militaires, l’utilisation d’un bateau civil du type ferry est même, un temps, envisagée. Un crime de lèsemajesté au «royaume des bateaux gris». L’affaire est vite éventée et ju - gée peu fiable en termes de formation. D’autres pistes sont alors explorées afin d’assurer la succession du groupe école Jeanne d’Arc. On pense d’abord à regrouper une ou deux frégates et un bâtiment logistique, solution qui avait été retenue pour la campagne 1997-1998 pour laquelle la Jeanne d’Arc était indisponible. Cette solution n’a pas perduré car elle mobilisait trois équipages ce qui était alors peu compatible avec les disponibilités de la Marine. Plus récemment, l’idée de constituer un groupeécole européen a été lancée. Cette solution s’avère cependant prématurée tant le mode de formation de chaque pays est spécifique et leur harmonisation peu envisageable à court terme. À l’automne 2008, l’option retenue est finalement annoncée. À la mythique Jeanne succèdera en mars 2010 un BPC, bâtiment de projection et de commandement. Jaugeant 21500 tonneaux et mesurant près de deux cent mè tres de long, ce type de navire dispose d’atouts considérables. Ses capacités d’hébergement sont suffisantes pour accueillir officiers-élèves, formateurs et équipage. Des espaces peuvent être entièrement dévolus à la formation. De conception modulaire – comme la Jeanne d’Arc précurseur en son temps – le BPC peut rapidement reprendre ses missions opérationnelles en cas de crise. Conçu selon des normes civiles, il est en outre d’exploitation plus rentable à la mer: coût d’utilisation réduit du fait, notamment, d’un équipage moins nombreux (160 marins contre 600 sur la Jeanne d’Arc) et disponibilité supérieure (210 jours de mer par an – voire 350 en cas de besoin – quand la Jeanne, à bout de «potentiel» (selon les marins) appro - che péniblement les 150 jours. Bâtiment capable d’accueillir un important détachement aérien, naviguant six mois par an, le BPC dispose également d’un hôpital embarqué adapté pour les opérations humanitaires. Ses hangars permettent un stockage important de vivres, de matériels et de véhicules.

2010 sera ainsi l’année du passage vers un nouveau processus de formation initiale des officiers, plus cohérent avec celui des autres écoles navales européennes. Les midships de la promotion 2007 seront les premiers à suivre cette nouvelle formule. Ils effectueront, à partir de mars 2010, leur sixième semestre, dit de «césure» sur le BPC Tonnerre. Ils appliqueront sur un bâtiment très moderne, aux capacités interarmées indéniables, l’enseignement reçu à l’école navale. Ils retourneront ensuite à Lanvéoc et au CIN de Saint-Mandrier pour un complément de formation maritime et de spécialité. La Jeanne d’Arc réalisera sa dernière campagne, en décembre 2009, avec les midships de la promotion 2006 de l’école navale. Ces derniers rallieront ensuite directement leur unité d’affectation. En maintenant l’appellation «Groupe école Jeanne d’Arc» pour les futures campagnes, quels que soient les navires choisis pour la formation des officiers de Marine, l’esprit Jeanne né en 1912 sur le vieux croiseur va ainsi perdurer. L’empreinte Jeanne est décidément indélébile.

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