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Immigration en Méditerranée, l’urgence de nouvelles mesures
le 05 Juillet 2017

En dépit de quelques initiatives récemment prises en Libye pour l’entraver, la vague migratoire qui roule du cœur de l’Afrique jusqu’à l’Europe ne s’arrêtera pas. Une situation qui exige aujourd’hui de courageuses et lucides décisions. Explication.

Par Cédric Riedmark

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Le dimanche 25 juin 2017, 3 300 migrants ont été récupérés en mer Méditerranée au cours de 31 opérations distinctes menées par les gardes côtes italiens, des ONG et le dispositif naval européen Sophia. Il s’agissait majoritairement, une fois de plus, d’africains originaires de la zone sahélienne ou sub-sahelienne, partis des côtes libyennes. Le lendemain, selon un chiffre recueilli par l’AFP auprès des garde côtes italiens, 5 000 migrants, répartis sur un ensemble de 23 embarcations, étaient à leur tour récupérés par les navires occidentaux. Selon l’ONU, au moins 2 000 migrants sont morts en Méditerranée depuis janvier 2017. Un chiffre tragique qui illustre une situation intenable tant sur le plan humain que politique et financier. Mais l’Europe doit bien comprendre que la situation serait bien pire si trois phénomènes ne s’étaient conjugués, depuis février, pour entraver directement (ou indirectement) le trafic de migrants via la Libye.

L’action du général Bennayel

Dans le sud de la Libye, la grande ville de Sebha est le point d’entrée, connu et reconnu, de migrants arrivant d’Agadès, au Niger, pour rejoindre les côtes libyennes et s’embarquer vers l’Europe, directement ou après avoir travaillé quelques mois en Libye. A la mi-mai, un ancien général de l’armée de Kadhafi, le général Bennayel de la puissante tribu des Mgarha, a réussi à chasser les milices misraties qui contrôlaient la base aérienne située au nord de Sebha, à la suite de bombardements aériens commencés un mois plus tôt (lire, à ce sujet, l’article publié sur le site MiddleEastEye : Libye, la bataille se joue maintenant dans le sud). Proche du maréchal Haftar, le général Bennayel a appliqué ses consignes en matière d’immigration clandestine. Il a rendu impraticable aux passeurs la seule route qui relie Sebha à la côte libyenne les obligeant à trouver des itinéraires de contournements et perturbant considérablement leur trafic. Les nouvelles routes passant par un désert particulièrement hostile ont toutefois occasionné des décès supplémentaires parmi les migrants : des témoignages recueillis dans des centres de rétention dans le nord de la Lybie évoquent l’abandon en plein désert des candidats les plus faibles, jetés par dessus bord pendant le déplacement, ainsi qu’un doublement du prix de la traversée. Et mécaniquement une diminution du flux.

La colère des milices

En mars 2017, les villes libyennes de Jmail et Nalout, proches de la frontière tunisienne, ont décidé de mettre un terme à la pénurie de carburant qui les frappaient en dépit de leur proximité avec la raffinerie de Zawyia. Les camions chargés de carburant partaient en fait directement vers la Tunisie dans le cadre d’une vaste opération de contrebande. Ulcérées, les milices des deux villes se sont coordonnées avec celles de Sabratah, Zawyia, Sorman et Zouwara pour contrecarrer elles-mêmes ce trafic d’essence sachant ne pouvoir compter sur un pouvoir central dont l’emprise réelle ne dépasse guère le grand Tripoli. Ces milices, pourtant traditionnellement concurrentes, voire ennemies, se sont organisées pour contrôler la zone à partir de barrages volants et de check points fixes et traquer les trafiquants. Leur action n’a pas seulement fait reculer les « spécialistes de l’essence hors taxes » et réapprovionné les stations, elle a également eu un impact fort sur le trafic de migrants en entravant les filières utilisées par les passeurs vers les plages occidentales de la Tripolitaine. Les bakchichs supplémentaires à verser ont certes fait grimper le prix du « voyage » mais le flux, s’il n’a pas été arrêté, a bien, là encore, été réduit de manière sensible.  

L’engagement intéressé d’Haytim Tajouri

Dans la partie orientale de la Tripolitaine cette fois, c’est le chef de la milice de Tajoura, l’un des trois véritables patrons de Tripoli (la ville de Tajoura contrôle la route côtière d’accès à la capitale ), qui s’est récemment découvert une âme de justicier et a entrepris de lutter contre le trafic de migrants. Haytim Tajouri, c’est son nom, est réputé proche du GUN. Le gouvernement d’union nationale libyen, soutenu par la communauté internationale, a signé, début février 2017, avec l’Italie (et derrière elle, avec l’Europe), une convention pour lutter contre l’immigration clandestine en Libye. L’Europe s’est ainsi engagée à former les gardes côtes et gardes frontières libyens et à financer de nouveaux camps pour améliorer les conditions de vies épouvantables qui prévalent dans les structures existantes (voir M&O de mai 2106). Fort de ces accords, la ville de Tajoura vient ainsi de transformer d’anciens hangars en un vaste centre de rétention pouvant accueillir jusqu’à 3 000 migrants avec à sa tête, Amin Albousayfi, un fidèle du chef de milice Haytim Tajouri. Début juin, celui-ci a également mis en place, au sein de sa milice, une équipe d’investigateurs chargée de lutter contre les passeurs. Calcul gagnant sur tous les tableaux : tout en contribuant à lutter contre l’immigration, Haytim Tajouri se refait une virginité auprès des européens, conforte son statut de « bras armé » du GUN et gagne en crédit auprès d’une population qui estime subir de plein fouet la pression migratoire.

Réorienter l’action des ONG 

En ce début juillet 2017, et en dépit de ces quelques initiatives libyennes, ce dossier migratoire qui mine littéralement l’Union européenne est loin d’être résolu. Excédés par l’insuffisance de la réponse européenne, les Italiens menacent de fermer leur port aux navires des ONG qui récupèrent les migrants à la sortie des eaux territoriales libyennes. De nombreuses questions doivent donc être posées : faudra-t-il attendre un nouveau naufrage d’envergure pour prendre des mesures réalistes et cohérentes ? Pourquoi la France et l’Europe n’aident-elles pas plus efficacement, et urgemment, les pays de départ de ces migrants à mieux contrôler leurs frontières ? Pourquoi la communauté internationale ne décide-t-elle pas, une fois pour toute, de reconduire systématiquement en Libye les migrants interceptés en mer les assurant - dans l’attente d’un retour dans leur pays - de bonnes conditions de rétention, par la création, par exemple, de zones franches humanitaires ? Les ONG doivent-elles, enfin, continuer à récupérer les migrants au large des côtes libyennes plutôt que d’investir leur courage et leurs moyens dans des actions destinées à leur donner un véritable avenir chez eux ?  Aussi louable que puisse apparaître leur action en Méditerranée, les ONG ne contribuent finalement qu’à achever le travail des passeurs et à entretenir le mythe d’un eldorado européen auprès de candidats au voyage dont le nombre apparait sans fin.  Avec, à la clé, des milliers de mystifiés, victimes de brutalité, de viols, d’abandon en plein désert, de noyade et pour finir, de grande désillusion en Europe. La solution doit être impérativement et rapidement trouvée en amont et ce, avant que Mare nostrum n’engloutisse toutes les forces vives du continent africain.

 

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